Foot42 - Le football dans la Loire et ses environs
Bandeau resultats

L'entretien Footengo - Laurent PAGANELLI : "Le monde pro se fout complètement des amateurs..."

Laurent Paganelli sait de quoi il parle. Et pas seulement quand il tend le micro de Canal + au bord d'un terrain de L1 ou de Ligue des Champions à une star du football mondial. Lui aussi, il y a trente ans, plus jeune joueur de l'histoire du foot français à avoir évolué en D1, est passé par là. Il est également crédible, et c'est plus intéressant pour nous, quand il parle de ce football amateur au contact duquel il a grandi et où il est revenu après sa carrière pro. Sa vision est suffisamment pertinente et juste pour nous faire regretter de ne pas le voir, aussi, sur un banc de touche, à Avignon ou ailleurs, lutter pour réintroduire à la base toutes les valeurs éducatives dont le football se déleste tout doucement. (par J.L.B.)



1981-2014, malgré les ans, Paga a gardé la foi. (photo : oldschoolpanini.com)
1981-2014, malgré les ans, Paga a gardé la foi. (photo : oldschoolpanini.com)
Laurent, quel rapport entretenez-vous avec le football amateur ?
Mais le foot amateur, c'est ma vie ! Je suis issu de la MJC Avignon, un club qui n'avait d'équipes que jusqu'en junior et qui était donc éminemment formateur. J'ai grandi dans cet environnement où jouer au foot signifiait aussi et surtout apprendre la vie, s'éduquer. Et lorsque j'ai arrêté ma carrière, je leur avais promis que je reviendrais m'occuper des jeunes. Je l'ai fait pendant une dizaine d'années avec toutes les catégories, pour finir avec les débutants. 
 
Aviez-vous passé vos diplômes d'éducateur ?
J'ai passé le premier, je ne sais plus à quoi il correspond aujourd'hui... Mais ça me plaisait énormément. J'ai longtemps eu les juniors, entre 18 et 20 ans, un âge qui me correspondait bien. 
 
Pourquoi cet âge là ?
Parce que je sortais d'une carrière chaotique où, à cet âge là, je n'avais pas su appréhender la transition entre le foot amateur et le foot pro. Il faut dire que rien ne nous y préparait. Il y avait un monde à ce moment là entre ce que je vivais à Avignon et ce que j'ai découvert à Saint-Etienne. Aujourd'hui, les jeunes qui arrivent dans les centres de formations sont moins dépaysés car le fossé me parait moins large entre pros et amateurs.
 
On aurait plutôt tendance à penser le contraire !
Les amateurs ne copiant trop souvent que les mauvais aspects du foot pro, la base de notre football a perdu, petit à petit, tout ce qui en faisait sa force : sa dimension éducative, des valeurs fondamentales que nous ne retrouvons plus même dans les petits clubs. Donc en franchissant le cap du professionnalisme, les jeunes sont moins surpris car ils passent d'un élitisme à un autre. 

"On apprenait la vie dans les clubs, ce n'est plus le cas car même les plus modestes veulent fonctionner de la même manière que les pros."

Le trublion de Canal a aussi des convictions.
Le trublion de Canal a aussi des convictions.
Le foot amateur ne remplit donc plus, selon vous, sa mission éducative et formatrice ?
Trop d'éducateurs ont tendance à faire de l'élitisme alors qu'ils devraient laisser ça à tous ceux qui sont chargés de faire des sélections dans les départements ou les régions. Ils ne devraient s'attacher qu'à la partie éducative de leur rôle, faire en sorte d'intéresser tous les gamins, même les moins doués, ne laisser personne au bord du chemin. Or, avec la pression des parents, celle des dirigeants, ils reproduisent au plus bas niveau ce qui se passe plus haut. Ils oublient l'essentiel. C'est aussi pour ça que je ne suis plus investi dans un club à l'heure actuelle. Cette ambiance commençait à me fatiguer. Je trouvais qu'on s'éloignait trop des choses essentielles. Au début, mon rôle était aussi social. Je travaillais avec une forte population maghrebine pour des échanges sociaux et culturels permanents et une intégration totale. Le foot était une rencontre humaine, pour s'élever socialement, sortir de son milieu. 
 
Ce n'est plus le cas aujourd'hui ?
Non, aujourd'hui, il faut être grand, costaud, courir vite, longtemps. Il faut être bon au départ sinon tu n'intéresses personne. C'est aussi pour ça qu'on perd beaucoup de licenciés en cours de route. A mon époque, ceux qui réussissaient au meilleur niveau n'étaient pas toujours les meilleurs au départ car on leur laissait le temps de progresser à leur rythme. Ce n'est plus possible car les clubs pros veulent tout tout de suite, sans forcément regarder la marge de progression du gamin. L'individu se construisait à travers le collectif, l'équipe, il y avait des règles à respecter. On apprenait la vie dans les clubs, ce n'est plus le cas car même les plus modestes veulent fonctionner de la même manière que les pros.

" Les pros ne renvoient rien sinon des mauvais exemples à reproduire."

Feu follet stéphanois sous le regard incrédule de Thouvenel et Fernandez...
Feu follet stéphanois sous le regard incrédule de Thouvenel et Fernandez...
On a effectivement le sentiment que tout le système est fait pour parvenir à alimenter coute que coute les clubs pros !
C'est vrai et c'est une aberration. Et ce sera comme ça tant qu'il n'y aura pas un vrai lien entre pros et amateurs. En ce moment, les pros ne renvoient rien sinon des mauvais exemples à reproduire. Quand je vois par exemple Ibrahimovic qui donne un coup de coude et qui n'est pas suspendu, je me dis que les instances n'ont pas conscience de tout ça. Journalistes, agents de joueurs, présidents, entraîneurs, dirigeants... personne ne s'en rend compte.
 
C'est quoi la solution selon vous ?
Pour que ça change, il faudrait que les instances de notre football se réveillent et ne cèdent pas tout au fric et aux résultats. On pourrait peut-être établir une charte de comportement dans tous les clubs pour revenir aux bases du football éducatif, pour ne pas hésiter à mettre sur le banc de touche le meilleur joueur de l'équipe si son attitude n'est pas acceptable, ça obligerait aussi les meilleurs à apprendre à être remplaçant, à écouter les autres. C'est un combat quotidien de tous les instants qui est l'affaire de tous, parents, éducateurs, dirigeants etc. En même temps, ce ne sont que des choses simples à mettre en place, des règles de bon sens qu'on a oublié petit à petit. Rien de révolutionnaire : respecter les autres pour mieux se respecter soi-même. 
 
Comment gérez-vous cette ambivalence lorsque vous êtes au contact de ce football d'élite qui nuit tellement à sa base ?
J'ai toujours fonctionné sur le même principe : ne jamais déroger à mes valeurs, celles que m'ont enseignées mes parents et les éducateurs que j'ai eu la chance de croiser, tous ceux qui m'ont fait du bien. Et dans mes rapports avec les joueurs, j'essaye aussi de transmettre ça. J'arrive trois heures avant les matchs, j'aime bien discuter avec tout le monde, le jardinier, le stadier, le préparateur physique, les supporters. Ils m'en apprennent beaucoup sur les joueurs, le club, l'équipe que je vais couvrir. Pour le reste, on a quand même affaire à beaucoup de jeunes joueurs qui sont encore dans leur formation. Le week-end dernier, à la mi-temps du match de l'OM, j'ai croisé Thauvin qui faisait la gueule parce qu'il n'avait pas touché assez de ballons. Je lui ai dit que c'était à lui d'aller se les gagner, de bouger, de faire des appels, de déclencher tout ça. J'ai aussi un discours éducatif, j'évite d'être dans le jugement catégorique parce que je suis aussi passé par là. 

"Franchement, ce que je fais, tout le monde pourrait le faire."

Derrière l'interviewer sommeille l'éducateur.
Derrière l'interviewer sommeille l'éducateur.
Ce n'est pas le cas de certains consultants ou journalistes qui n'hésitent pas à critiquer certains joueurs, parfois durement...
Je ne fonctionne pas comme ça. Il est bon, il n'est pas bon... pour moi s'il est là c'est qu'il a bossé pour y arriver, ce n'est pas un hasard. Il mérite au moins ce respect là. Ensuite, je ne me laisse pas guider par les statistiques ou le montant du transfert ou du salaire. J'essaie d'humaniser et d'aller au delà d'un but marqué ou manqué. 
 
A vous entendre, on regrette de ne plus vous compter parmi la confrérie des éducateurs ?
Je me suis tellement éclaté là-dedans que j'y reviendrais forcément. C'est une passion et comme toutes les passions, elle ne s'éteindra jamais. Le jour où j'arrêterai Canal... 
 
Comment vivez-vous votre notoriété, comment gérez-vous l'image que vous renvoyez au grand public ?
Je vis ça avec beaucoup de simplicité, le plus naturellement possible. J'ai eu la chance de tomber sur Canal Plus, une chaîne qui me laisse une grande liberté de ton, donc je peux vivre de ma passion sans jouer un rôle, en étant le plus authentique possible. Dans le football, on m'a toujours dit que pour être efficace, il fallait savoir jouer simple. J'essaie d'appliquer la recette. Je n'ai pas créé de style, je ne fais que parler football comme feraient à ma place la majorité des gens qui nous écoutent. Franchement, ce que je fais, tout le monde pourrait le faire. 

"Je sais que les petites phrases dites par certains consultants ou journalistes peuvent énormément blesser."

Trop vite mis sur le devant de la scène, Paga a été une victime du système.
Trop vite mis sur le devant de la scène, Paga a été une victime du système.
Tout le monde n'a pas votre vécu de footballeur pro ?
J'ai vécu les bons et les mauvais côtés d'une carrière pro, je sais ce que peut ressentir un joueur dans les bons moments mais aussi dans les mauvais. C'est ça qui m'aide, pas le fait d'avoir été pro car, lorsque je les interroge, les mecs se foutent pas mal de mon passé si la question que je leur pose les emmerde ! Mais avoir été encensé comme je l'ai été, avoir été descendu ensuite aussi violemment, oui, ça ça compte. J'ai morflé et j'en garde encore une cicatrice intérieure profonde. Je sais que les petites phrases dites par certains consultants ou journalistes peuvent énormément blesser. Elles ont en tout cas beaucoup de répercussion... jusque dans le milieu amateur. Elles ont trop d'importance d'ailleurs. On ne devrait dire que des choses constructives. Certains consultants y parviennent, d'autres moins...
 
Pour terminer, comment ne pas vous demander votre sentiment sur le sort réservé par les instances à Luzenac ?
En fait, ce qui s'est passé entre la FFF, la LFP et Luzenac est à l'image des rapports qu'il y a entre les pros et les amateurs. Je ne comprends toujours pas que personne n'ait réagi alors qu'il y aurait du y avoir une solidarité pour que le LAP monte en L2. Or, la réalité est là : chez les pros, tout le monde se fout du sort de ce club comme tout le monde se fout de ce qui se passe chez les amateurs. L'élite de notre football a manqué une belle occasion de monter au créneau. Aujourd'hui, plus personne ne parle de Luzenac. C'est lamentable. Je suis sidéré que personne n'ait bougé, qu'aucun joueur ne se soit senti solidaire, n'ait appelé à la grève...
 
propos recueillis par F.D.

L'entretien Footengo - Laurent PAGANELLI : "Le monde pro se fout complètement des amateurs..."
Laurent Paganelli
Né le 22 octobre 1962 à Aubenas
Parcours
Joueur : MJC Avignon (1972-78), AS Saint Etienne (1978-83), Toulon (1983-88), Grenoble (1988-89), Olympique Avignon (1990-91), FC Nyons (1995-97)
Educateur : MJC Avignon (1997-2003)
Diplôme : Initiateur
Palmarès : champion de France 1981, finaliste de la coupe de France 1981 et 1982, quart de finaliste de la coupe UEFA 1981 et 1982. 
Consultant : Canal Plus (depuis 1997)



Dans la même rubrique :